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Remise des ossements de Nithard à la commune de Saint-Riquier : le retour d'un acteur majeur de l'histoire dans une Abbaye pleine de projets !
Christian Manable, président du Conseil général de la Somme, remettra officiellement les ossements de Nithard, abbé laïc de l'abbaye au neuvième siècle,au maire de la commune de Saint-Riquier,le vendredi 9 mars 2012 à 11h à l'Abbaye de Saint-Riquier.
Petit-fils de Charlemagne, historien, écrivain mais aussi homme de guerre, Nithard a été tué au combat, puis inhumé en l'Abbatiale de Saint-Riquier. Exhumés en 1989, égarés, puis retrouvés dans l‘Abbaye, Centre Culturel propriété du Département, ses restes seront, en accord avec la commune et après avoir été soumis à un travail de restauration et de conservation, mis en valeur dans le cadre du futur centre d'interprétation que réalisera le Conseil général dans l'Abbaye, reconnue depuis janvier dernier Centre Culturel de Rencontre.
Nithard, intellectuel et soldat à Saint-Riquier et dans le monde carolingien
Le digne héritier intellectuel et militaire d'Angilbert
Nithard est né en 799 ou en 800. Il est le fils de Berthe, fille de Charlemagne, et d'Angilbert, poète et diplomate, ami de l'Empereur, abbé laïc qui contribua à l'essor de l'Abbaye de Saint-Riquier. Un essor physique d'abord, puisqu'il l'agrandit considérablement, un essor intellectuel ensuite car il fit du lieu une abbaye majeure du monde carolingien, un des trois grands centres intellectuels sous Charlemagne jusqu'à sa mort en 814. Le développement de la bibliothèque, et la réputation du scriptorium (atelier de copistes) d'où sont sortis de nombreux manuscrits ont contribué à ce rayonnement.
Issu de la noblesse franque, élevé à la cour, fin lettré comme son père, Nithard est un écrivain d'importance, fait rare pour un laïc, mais également un soldat, ayant hérité de la charge militaire d'Angilbert à son décès. Il affrontera ainsi à plusieurs reprises les Normands qui attaquent la façade maritime de la Manche et rentrent dans les terres.
Intellectuel, écrivain réputé, il est auteur de « L'Histoire des fils de Louis le Pieux », en quatre ouvrages fruits d'une commande du roi, son cousin Charles le Chauve. Ils racontent la guerre civile (et fratricide) entre les trois frères qui se partagèrent l'empire de Louis le Pieux après sa mort en 839 et jusqu'en 844/845 et le partage de l'empire à Verdun en 843. C'est une période politique et diplomatique intense et un épisode essentiel de l'Histoire de l'Occident auxquels Nithard pris une part importante. C'est tardivement qu'il est nommé abbé laïc de l'abbaye, mais sa nomination est un acte politique fort du pouvoir franc qui s'appuie sur une abbaye majeure et sur les hommes qui la dirigent.
Témoin et acteur de la fin de l'Empire carolingien
Nithard est, en effet, à la fois acteur et observateur de la vie politique de son temps. Engagé auprès de Charles le Chauve, et de son allié Louis le Germanique, contre leur autre cousin Lothaire 1er, il prend part, au premier rang,aux grands événements de son temps : telle la bataille de Fontenoy en Puisaye (près d'Auxerre) le 24 juin 841, où il commande une aile de l'armée des coalisés. Cette bataille, véritable massacre entre aristocrates francs, est érigée en ordalie, où Dieu doit choisir le camp vainqueur. Victorieux, les frères coalisés confortent leur alliance par le « Serment de Strasbourg », le 14 février 842. Ce texte relate l'intervention des deux souverains devant l'assemblée des aristocrates, où pour la première fois chacun intervient dans la langue de « son » pays, Louis en langue tudesque (allemand ancien) et Charles en langue romane (qui donnera plus tard la langue d'oïl).
Avec le « Serment de Strasbourg » Nithard contribue à faire de la langue romane une langue de communication intellectuelle et historique
Des historiens ont vu dans cet événement l'acte fondateur des nations européennes, de l'Allemagne et de la France en l'occurrence. Cela est peut-être excessif, car les frontières nationales se dessineront bien plus tard. Mais il reste vrai qu'il s'agit là d'une première trace écrite de langue romane et de son usage dans un acte de gouvernement, alors que les écrits en langue germanique remontent à l'époque de Charlemagne qui fit traduire dans sa langue vernaculaire(tudesque)des épopées et des poèmes à l'usage de sa cour un demi siècle plus tôt.
Le Serment de Strasbourg rapporté par Nithard est donc le point de départ de l'expression écrite des élites intellectuelles dans d'autres langues que le latin et « l'apparition de pôles linguistiques, roman et germanique , qui développeront chacun une littérature en langue vernaculaire, à l'usage des élites, dans les siècles suivants »*.
Nithard perdu et retrouvé : un symbole pour les projets du Conseil général
La date du décès de Nithard est incertaine. Ce qui est établi, c'est la mort au combat de ce grand intellectuel qui fut aussi un guerrier, le crâne fracassé (ses ossements en portent la trace).
Etait-ce le 14 juin 844, au cours d'une bataille (en fait une embuscade) contre Pépin II d'Aquitaine (il est établi que Nithard y participa) ?
Etait-ce le 15 mai 845, contre les Vikings (on sait que Nithard comme son père Angilbert fut chargé, en tant que Comte, de la défense des côtes contre ces envahisseurs danois) ?
Ou était-ce en 858 ou 859, toujours contre les Vikings dans la région de Saint-Riquier et d'Amiens ?
Ces dernières dates sont retenues par les conservateurs de la Bibliothèque Nationale qui ont établi la biographie de Nithard et par les sociétés savantes picardes du XIXe siècle. Le choix de cette dernière période importe sur un point. Nommé abbé commendataire de Saint-Riquier en 843, l'abbé régulier étant Ricbodon, son cousin, il aurait régné très peu de temps s'il était mort l'année suivante ou en 845.
Les conditions de son inhumation, dans la tombe de son père, sous le portail de l'Abbatiale sont mieux connues. Leur sépulture fut retrouvée et leurs ossements identifiés une première fois au XIe siècle par un moine de Saint-Riquier, Mico, qui écrivit sur Nithard une longue épitaphe.
Redécouverts par Honoré Bernard en 1989, les ossements de Nithard ont fait l'objet de premières analyses scientifiques, avant de disparaître quelques années. Ils ont été retrouvés à l'automne dernier dans l'Abbaye elle-même.
Leur redécouverte fin 2011, et leur mise en valeur dès le début de cette année sonnent le départ d'un nouveau rayonnement pour le site de Saint-Riquier, au cœur de projets forts portés par le Conseil général de la Somme.
* « La France avant la France », Belin, ouvrage collectif, page 377
3 questions à Anne Potié, directrice du Centre culturel de Saint-Riquier
Question 1 : Abbé laïc, historien et écrivain reconnu, Nithard était aussi un homme de guerre. Une forte personnalité, un témoin et un acteur de l'histoire, à l'influence essentielle sur l'usage même de notre langue selon certains ?
« Oui, c'est un témoin et un acteur de cette époque. Issu comme son père, Angilbert, de l'une des plus importantes familles aristocratiques de l'époque carolingienne, Nithard participe, directement et au plus haut niveau, à la gestion des affaires de l'Empire franc puis du royaume de son cousin, Charles le Chauve, dans la première moitié du IXe siècle. Il est à la fois diplomate et chef militaire. Nithard est en première ligne, d'abord dans les guerres de succession de l'Empereur Louis le Débonnaire, son oncle, puis dans la lutte contre les envahisseurs Normands.
Mais c'est avant tout comme historien que le petit-fils de Charlemagne, grand lettré comme son père, est passé à la postérité.
C'est notamment sa relation des Serments de Strasbourg, échangés devant « l'assemblée des Grands », entre les deux frères, Louis, roi de Germanie et Charles, roi de Francie, et qui avaient combattu leur frère Lothaire, qui fait date. Nithard transcrit, en effet pour la première fois, un texte en langue romane, ancêtre de la langue d'oïl, du picard et du futur français donc.
Enfin, je veux ajouter que Nithard jouera un rôle essentiel lors de la préparation et de la signature du fameux Traité de Verdun qui actera le partage de l'Europe entre les trois fils de l'Empereur Louis le Débonnaire ».
Question 2 : Quel avenir est promis à ces ossements après leur remise symbolique à la commune de Saint-Riquier ?
« Les ossements de Nithard seront, dans un premier temps, valorisés comme support historique et pédagogique de la visite guidée de l'Abbatiale et de l'Abbaye, et exposés sans doute dans un premier temps dans la salle du Trésor de l'Abbatiale.
Ultérieurement, dans le cadre de la réunification du site et du projet de développement de l'Abbaye, en partenariat avec la mairie, ces ossements participeront du futur centre d'interprétation du monument et des actions qui seront menées pour mieux faire connaître au public, aux touristes et aux scolaires l'Histoire de ce site patrimonial exceptionnel qu'est Saint-Riquier ».
Question 3 : On pourrait considérer ce moment comme le « retour » de Nithard dans l'actualité et l'avenir de l'Abbaye de Saint-Riquier, promise à un nouveau rayonnement culturel ?
« Il est de notre rôle de rappeler combien l'Abbaye de Saint-Riquier a joué un rôle majeur dans le monde carolingien, tant le rôle intellectuel, militaire et politique joué par Angilbert et par Nithard fut important au sein du pouvoir, de la fin du VIIIe siècle au milieu du IXe siècle. Les nominations d'Angilbert comme de Nithard à Saint-Riquier reconnaissent l'importance du lieu… et des hommes.
De la fameuse bibliothèque qu'Angilbert avait constitué dans ces murs, l'une des toutes premières et des plus renommées en Occident, aux écrits politiques et historiques de Nithard, le père et le fils ont directement marqué la culture de l'Europe de cette époque.
Quel lien, quel sens et quel exemple fabuleux, pour la future Abbaye des écritures que le Conseil Général entend développer dans ces lieux !
Le « retour » de Nithard dans ce site patrimonial, au moment même où le Ministère de la Culture nous octroie son prestigieux label de « Centre Culturel de Rencontre », est de bon augure… »
Nithard entre les mains des archéologues départementaux, chargés de veiller sur les conditions de son devenir
A la suite de la récente redécouverte des reliques de Nithard, le Conseil général de la Somme, a décidé, avec l'aval de la municipalité de Saint-Riquier, de confier momentanément pour examen et restauration la dépouille de Nithard au Centre archéologique départemental de Ribemont-sur-Ancre.
Les scientifiques composent avec l'Histoire
Les ossements exhumés une première fois au XIe, puis une seconde fois au XXe ont subit de premières analyses anthropologiques en 1989, et une fois associées aux traces écrites retrouvées de l'époque, elles ont conduit à prouver l'identité du squelette, comme étant celui de Nithard, petit fils de Charlemagne…
Ce rapport d'analyses scientifiques admet que le sujet, au squelette partiel, serait mort à l'âge approximatif de quarante ans et qu'il mesurerait 1,69m, taille calculée en fonction de la dimension du tibia gauche, le seul os long complet restant.
Les diverses sources écrites historiques en disent long sur la physionomie générale de l'individu. La robustesse apparente des os et la perception d'une corpulence relativement puissante du corps rejoignent le gabarit qui rend crédible sa présence sur les champs de bataille, comme relatée dans les écrits de l'époque.
Cette activité de combat lui aurait d'ailleurs valu la blessure mortelle encore bien visible aujourd'hui sur le sommet du crâne, élément symbolique de la cérémonie du 9 mars prochain. Les observations ont permis de révéler que le coup porté par une arme blanche tranchante a entaillé l'os jusqu'au cerveau, provoquant ainsi une mort immédiate. Rarement, en ce qui concerne cette époque, une source archéologique a pu attester aussi clairement une source écrite, la chronique d'Hariulf datant du XIe siècle mentionnant la dite blessure mortelle reçue à la tête par Nithard, par exemple.
Aujourd'hui, les chercheurs du laboratoire archéologique départemental de Ribemont-sur-Ancre opèrent à leur tour. Ils ont pour mission de traiter et consolider les fragments d'os, d'une fragilité extrême due au passage du temps, pour permettre une meilleure conservation en vue de la valorisation du squelette, vieux de onze siècles.
3 questions à Aurélie Paillier, restauratrice au Centre archéologique départemental de Ribemont-sur-Ancre
Question 1 : En quoi consiste le traitement de consolidation des os ?
« Concernant Nithard, les os sont très fragiles. Les analyses effectuées dans les années 1990 établissaient déjà une importante altération physico-chimique. Aujourd'hui, certains collages réalisés auparavant n'ont pas tenu et des zones de fractures, de déformation et d'effritement plus ou moins récents sont visibles. C'est pourquoi, pour conserver ces os à court, moyen et long terme, un certain nombre d'interventions doivent être réalisées…Différents traitements de consolidation existent pour redonner à l'os une cohésion suffisante… Je ne peux pas encore vous dire quelle technique et quel produit seront employés. En effet, avant cela il est nécessaire de déterminer la nature des dégradations sous toutes leur formes, réaliser des tests, procéder à un nettoyage, voire un traitement »...
Question 2 : Quelles mesures particulières sont prises alors pour permettre la manipulation liée à la cérémonie du 9 mars ?
« Le crâne de Nithard sera transmis de main en main lors de la cérémonie du 9 mars. Pour ce faire, compte tenu de la fragilité de ce dernier, il est nécessaire de réaliser un support spécifique.
Ce dernier permettra de maintenir et de manipuler de façon indirecte la structure du crâne (dont les fragments auront été préalablement collés entre eux), limitant ainsi les risques de fragilisation. Il fera également office de support de présentation. Nous utiliserons de la mousse polyéthylène pour réaliser le support car c'est un matériau neutre spécifique à la conservation.
Quant aux autres os du squelette, ils seront positionnés anatomiquement dans des caisses rigides sur des supports en mousse de polyéthylène, de manière à visualiser l'ensemble des restes de Nithard. Toutefois, ce mode de conditionnement est provisoire ».
Question 3 : Quels modes de conditionnement pourraient être envisagés en vue d'une exposition à long terme ?
« Il est actuellement trop tôt pour se prononcer sur les modes de conditionnements à envisager. Ce choix doit faire l'objet de discutions préalables entre les personnes du futur espace d'accueil et nous. En effet, si ces restes doivent êtres exposés à long terme, il faudra tout d'abord évaluer dans quelles mesures les conditions requises à leur bonne conservation peuvent être réunies. Ensuite, comment souhaite-t-on les présenter ? En effet, la présentation « muséographique esthétique » ne devra pas se faire au détriment de la conservation. Un compromis devra être trouvé ».
Eric JACQUY
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