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04/01/2012 
FLEUR DE PROVINCE Interview de l'auteur
Christian LARREDE

« Ici, c'est le Nord... et la province... Victor Lachuaire : aide-bibliothécaire à Amiens, amoureux d'Aretha Franklin, meurtrier de l'amant de sa femme. Un journaliste, un maire, un adjoint, une jeune fille, un inspecteur de police. Christian Larrède dépeint l'envers du décor, celui des terrains vagues, des gros bras, des arnaques, des meurtres... mais aussi des amours cachés....
Un polar rabelaisien, et désenchanté ».


Fleur de province est un titre qui sent bon le printemps, on s'imagine déjà flâner aux creux des pages, en essayant de capter les moindres détails qui pourraient nous rappeler que oui ! Le printemps existe ! Et qu'après la pluie et la neige, vient le soleil…

… Sauf que pour Christian Larrède, les mots « printemps» et « Fleurs » prennent une toute autre signification : celle d'une « explosion d'odeurs, âcres et poisseuses, tout un nuancier de verts, et, comme partout, le marivaudage des piafs et autres espèces animales ». Sous couvert d'une « enquête policière », Fleur de Province est l'histoire d'un homme qui tue un enseignant et que l'on réinsère dans une bibliothèque… bourrée d'enseignants. C'est l'histoire d'un paumé qui lit Celine et qui écoute le disque d'Aretha franklin alors qu'elle est la cause même de son incarcération. C'est l'histoire d'un type qui préfère imaginer plutôt que faire, souvent par fainéantise et parfois par mégalomanie… c'est l'histoire d'un « suicide involontaire ».

Bienvenue dans l'enfer du « paradis » façon Larrède…Un Grand petit livre !


Proxinews.com : Fleur de Province est votre premier roman, qu'est-ce qui vous a poussé à franchir le pas de la publication ?

Christian LARREDE : J'ai toujours écrit. Plus précisément, j'ai toujours aimé raconter des histoires. Une vie agitée a fait que je me suis des années durant contenté – si l'on peut dire – de la radio et du journalisme écrit, et de la rédaction d'une dizaine de nouvelles qui ont été publiées sous d'autres latitudes. Ensuite, une conjonction de plusieurs facteurs a fait que je me suis résolu à rédiger un roman que je portais en moi depuis des lustres. Tout d'abord, un trauma social a impliqué qu'il m'était impératif de créer quelque chose. Ensuite, et comme pour toutes réalisations humaines, des rencontres de l'impondérable ont agi comme des éléments déclencheurs : une compagne qui m'a ligoté à mon ordinateur ; un ami écrivain, qui m'a convaincu que je n'étais pas trop médiocre rédacteur ; un éditeur au tempérament d'esclavagiste, qui m'a imposé une foultitude de reprises du manuscrit…

Proxinews.com : Vous collaborez depuis plus de vingt ans au magazine Les Inrockuptibles, vos collègues vous ont-ils déjà fait des critiques de votre ouvrage ?

Christian LARREDE : Un confrère – mais c'est avant tout un ami – s'est répandu en place publique sur les qualités du roman. Pour le reste, les journalistes lisent-ils (plus loin que la 4ème de couverture) ?

Proxinews.com : En parlant de « collègues », vous avez envoyé un exemplaire au Courrier Picard ?

Christian LARREDE
: Amiens est un village : il était donc difficile de ne pas adresser un exemplaire de Fleur de Province au quotidien régional…Ce qui a eu comme conséquence une critique extrêmement louangeuse, des annonces de forum, etc….Mais c'était sous la plume de Philippe Lacoche, meilleur écrivain picard en activité, et qui n'est pas vraiment étranger à mon univers.

Proxinews.com : Votre style d'écriture oscille entre Salinger et Bukowski (à jeun, cela va de soi), mais cela ne vous empêche pas de citer Céline, Nietzsche, et Jules Verne. Quels auteurs ont façonné votre univers littéraire ?

Christian LARREDE : Vous posez là une vraie question : le vieux dégueulasse (Buko) était-il grand écrivain car alcoolique, ou le contraire ? Cela fait des années que je m'interroge, moi qui ne suis parvenu qu'à l'un de ces deux niveaux…Plus sérieusement, indiquer mes influences en matière de littérature équivaut à établir un catalogue Manufrance de la littérature mondiale. Comme tous les enfants de ma génération, j'ai été profondément marqué par les classiques (Gustave Flaubert, Maupassant ou Cervantes au lycée, Jack London et Jules Verne à la maison, les bandes dessinées belges – Hergé en tête de liste – sous l'édredon). Puis, j'ai grandi au contact de tout un pan de la littérature américaine (science-fiction avec Kurt Vonnegut Jr., Norman Spinrad…, noir grâce à Dashiell Hammett, Chester Himes, Raymond Chandler, plus générale dans Alice Munro, John Fante, Steinbeck, Hemingway, Dos Passos, ou Raymond Carver). Paradoxalement, je suis venu à Céline sur le tard (en particulier avec les adaptations en bandes dessinées de Jacques Tardi, dans les années 80 si je me souviens bien). Quant à Nietzsche, mon frère, beaucoup plus âgé que moi, me l'a fait découvrir à l'âge de dix ans, à l'instar des poètes (Rimbaud, Baudelaire, Garcia Lorca, Prévert) : naturellement, je n'y ai pas compris grand-chose, si ce n'est peut-être la force de l'écriture. En fait, j'ai toujours été séduit par ces écrivains qui développent l'idée selon laquelle tout est noir, mais que ce n'est pas une raison pour ne pas tenter de mettre un pas devant l'autre…C'est peut-être pour cela que Crime et châtiment reste pour moi un roman de référence…Mais j'ai lu tout Agatha Christie et San Antonio/Frédéric Dard, aussi…

Proxinews.com : Vous décrivez dans les toutes premières pages « la Picardie » au printemps. Cela donnerait quoi en hiver ?

Christian LARREDE : Pour un Occitan, tout ce qui se situe au nord de la Loire est en hiver (même les singes)….

Proxinews.com : J'ai remarqué que vous écriviez tous les premiers mots de vos chapitres en lettres capitales. Je l'ai ai mis les uns après les autres en étant persuadé de découvrir une phrase cachée… j'ai été « déçu », il n'y en avait pas. Ou peut-être ne l'ai-je pas vu ? Pourtant, je reste persuadé que vous êtes un adepte du sens caché. Je me trompe ?

Christian LARREDE : Je suis adepte du sens. Avant tout. Ce qu'il y a de terrible et de merveilleux, c'est que lorsqu'on publie un livre, chaque lecteur l'habite à sa façon, y apporte son propre éclairage. C'est en fin de compte peut-être ce qu'il y a de plus caché dans l'écriture… Mais il est vrai que j'ai horreur des évidences, de tout ce qui est prédigéré… Pour ce qui est de la phrase cachée, va savoir…Cherche encore, petit scarabée…

Proxinews.com : Dans la série « sens caché » : vous écrivez sur votre page de garde : « Tout est faux, puisque j'ai tout inventé. Tout. ». Si tout est inventé… tout, j'en conclue que même cette phrase l'est ? Puis page 41, vous écrivez : « Maintenant c'est pour de vrai »… Quel est votre rapport à la schizophrénie ?

Christian LARREDE : La vie – et, donc, l'écriture – est un jeu. Et, de par le fait, Fleur de Province n'est pas un reportage, mais un univers inventé (vous savez bien : ceci n'est pas une pipe), dont je suis le maladroit marionnettiste. Savoir ce qui est vrai ou faux dans ce fatras n'a finalement que peu d'importance. La seule chose dont je puisse attester, reste que tous les mots du livre sont de ma main (avec l'aide des personnes sus-nommées). Ce qui me différencie de Joseph Macé-Scaron. Pour ce qui est de la schizophrénie (et n'oublions pas la paranoïa, car ce n'est pas parce que je suis paranoïaque que le monde n'est pas méchant avec moi), j'ai en effet pendant longtemps entretenu des liens ténus avec le monde psychiatrique. En fait, j'ai couché avec beaucoup de thérapeutes. Et, en conséquence, mon rapport à la schizophrénie est essentiellement sexuel.

Proxinews.com : Bon allez, je me lance…Avez-vous tué l'amant de votre femme ?

Christian LARREDE : J'aurais bien aimé. Ce jour-là, je me suis effectivement habillé de cuir noir (pantalon, et Perfecto), et ai glissé un couteau à cran d'arrêt dans ma poche (revolver ?). Jetez un œil au Samouraï de Melville, avec Delon… Mais je n'ai pas poussé assez fort le fâcheux, sur le quai de la gare Saint-Jean de Bordeaux. C'est ballot, non ?

Proxinews.com : On parle souvent en écriture de « Musique » et de « Rythme ». Aretha Franklin est omniprésente dans votre ouvrage, et pourtant je vous imagine mal écrire ce livre en l'écoutant. Pourquoi ce choix ?

Christian LARREDE : Comme quoi, parfois, le critique et le lecteur se trompent. Si la littérature m'a toujours passionné, j'ai une approche réellement boulimique de la musique (et largement au-delà de la dimension stricto sensu professionnelle). En fait, j'écoute toujours de la musique, en ce moment même par exemple...d'autant que j'aime toutes sortes de genres, de John Coltrane à Wolfgang Amadeus, des Beatles à Robert Johnson, des Brel-Brassens-Ferré à Cesaria Evora (R.I.P.). Comment, par ailleurs, se passer de ce fantastique moyen de communication ? J'ai joué (mal) de la musique, j'ai organisé des concerts, j'ai été manager d'artistes, j'ai animé des émissions de radio musicale, j'écris sur la musique. La preuve : émettre devant moi un avis critique sur la musique, c'est s'exposer à finir sous les roues d'un train. Et écouter Respect d'Aretha Franklin, c'est pouvoir tout comprendre de la passion, du sort des femmes, de la lutte des afro-américains, et du mépris dans lequel notre époque tient les artistes. C'est danser jusqu'au bout de la nuit, aussi….

Proxinews.com : Vous êtes vous-même conseiller de mairie ? Finalement, vous êtes un peu comme votre personnage de Lachuaire… attiré par les emmerdes ?

Christian LARREDE : Aussi modeste la commune soit-elle, le mandat de Conseiller Municipal permet de se frotter à la réalité de la démocratie directe. Á défaut, cela limite le rôle du citoyen, qui se contente de glisser un bulletin de vote dans l'urne, au rôle de la vache qui regarde passivement passer les trains. Á mon point de vue, s'impliquer en tant qu'élu de proximité vaut mieux que d'abandonner ses prérogatives à des professionnels de la politique, qui sont mus et émus par une seule perspective : surtout être réélu pour ne jamais, jamais, travailler….De ce point de vue, la Picardie n'est pas plus pitoyable qu'une autre région de France. Mais, avant d'être taxé de poujadisme, je tiens à préciser que je n'adhère en rien aux tous pourris de l'extrême droite. Je suis un enfant de la République, laïque et sociale.

Proxinews.com : Edouard Warlope, le personnage du Maire, a-t-il également était Ministre des transports ?

Christian LARREDE : Si c'est le cas, et au regard de l'histoire d'amour qui unit ce personnage à une jeune représentante de la communauté harki, il s'agit d'un transport d'affection…. Non ?

Proxinews.com : Un nouveau roman en perspective ?

Christian LARREDE : Oui. Mais floue, la perspective, à l'aulne d'un quotidien qui bride…Cela pourrait s'intituler Un joli petit village, et saluerait le retour en Picardie de Victor Lachuaire. Mais on dit tant de choses.

Proxinews.com : La question que l'on ne vous a jamais posée et à laquelle vous aimeriez bien répondre ?

Christian LARREDE
: Pourquoi, à votre âge, vous arrive t'il encore de pleurer en écoutant de la musique ? Si vous avez deux heures devant vous, je peux tenter de répondre.


Interview réalisée par Thomas GRIFFET, Proxinews.com


FLEUR DE PROVINCE
De Christian Larrède

Editions les Soleils bleus
ISBN : 978-2-918148-04-3
12,5 x 20 cm, 121 pages
14 euros
www.lessoleilsbleus.com



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